Igor. Il s'appelle Igor.
Mais il ne le sait pas.
Il ne connait pas la couleur de l'herbe, ni celle du ciel, ni du soleil.
Il n'en retient que le toucher, que leur odeur.
Il ignore tout du savoir, du langage, de la beauté esthétique du site dans lequel il vit.
Igor n'a ni l'ouïe, ni la vue.
Il a le goût et l'odeur de doux mets que quelqu'un lui prépare.
Il n'a que la mémoire d'une sensation de picotements, de chatouillements et d'abondance que lui procure le contact de l'herbe du jardin dans lequel il aime se rouler, s'enfoncer, se perdre et flotter.
Il aime, aussi, sentir le soleil cuire sur sa peau et la voluptueuse fraîcheur d'un moment lorsque le vent l'effleure lentement.
Igor est dit "autiste" mais il ne le sait pas, ne l'entend pas, ne le voit pas.
Igor, aux yeux de tous, c'est une présence trop absente.
Igor, à leurs yeux, c'est une vie gâchée qui ne sert à rien.
Igor, c'est un cauchemar incarné.
Il représente une phobie de chaque instant.
Igor, tout le monde le plaint. Il attire la pitié et a besoin d'attention.
Une attention que pourtant il ignore.
Igor, il les dérange.
Il ressemble à une inaccessible prison où tout est noir, où rien n'a de sens, si ce n'est le rien.
Igor, pourtant, à sa manière, il pense, il réfléchit.
S'il pouvait parler, il se décrirait telle une bulle. Une bulle unique, une bulle à part, mais une bulle magique.
Igor, il fait peur à tout le monde parce qu'il s'agite, parce que s'il fonce dans un mur, il recommence.
Mais Igor, c'est un monded à part, que personne n'a le pouvoir de comprendre.
Igor, c'est un monde où le dérisoire accapare chacune des secondes de sa vie.
Il parle avec ses mots.
Des mots que nul ne peut décrypter. Des mots pris pour des grognements d'insatisfaction.
Mais Igor, il est heureux.
Heureux de découvrir perpétuellement de nouvelles odeurs. Igor, il est dans sa tête.
C'est sa prison de liberté.
Igor, il rit beaucoup.
Il rit parce qu'il tombe, parce qu'il a mal mais qu'il le sent.
Il rit parce que lorsqu'un mur vient à se mettre sur sa route, il le suit partout. Parce qu'il sent la rugosité des briques contre sa peau.
Il rit parce q'il s'endort, flottant étrangement sur un matelas.
Il rit parce que l'eau lui masse le corps. Il rit parce que ses mains touchent son visage. Il rit parce qu'il ne connaît que ce qu'il suppose.
Il ignore la nuit, le jour, les heures qui passent, l'urgent ou l'important.
Il ne voit pas les gens le regarder parce qu'il court après le vent.
Il n'entend pas ceux qui se moquent lorsqu'il communique avec les plantes.
Igor, c'est un rêve à lui tout seul, ce sont des nuages plein la tête.
Igor, c'est un singulier petit bout de paradis.
C'est le bonheur à l'état pur.